IDÉES REÇUES AUTOUR DE LA MISE BAS

— IDÉES REÇUES AUTOUR DE LA MISE BAS —

JÉRÔME SEGUELA
DV, Ancien Maitre de conférences Médecine Interne ENVT, Dip. de l’Internat en Animaux de Compagnie à l’ENVA, CES Hématologie et Biochimie Cliniques
Clinique vétérinaire de Parme – 2, Rue Pelletier – 64 200 Biarritz
Clinique vétérinaire Vetivia- 77, Avenue du Maréchal Juin – 64 200 Biarritz

Dans tous les domaines, de nombreuses idées existent et font offices de vérités : le monde de l’élevage n’échappe pas à la règle bien évidemment. En effet, il est possible de répertorier de nombreuses croyances ou affirmations faisant référence à la physiologie, aux pathologies et comportement chez les animaux.
La science vétérinaire faisant de nombreux progrès, il est démontré, au fil des années, que certaines de ces affirmations sont totalement ou partiellement fausses et erronées : la médecine vétérinaire s’appuie de plus en plus sur des bonnes pratiques c’est à dire qu’elle s’appuie objectivement sur des résultats de travaux cliniques cherchant à étudier de nombreux domaines. La reproduction est bien un de ces domaines.Il est donc nécessaire, en s’appuyant sur des arguments scientifiques, de tordre le cou à ces « idées reçues» car elles peuvent être à l’origine de comportement ou de décisions néfastes pour les animaux.
Cette conférence a pour objectif, dans ce module traitant comment «sécuriser la reproduction » d’évoquer certaines idées reçues autour de la mise bas en élevage félin.


I) 1ère FAUSSE IDEE: LA CHATTE MET TOUJOURS BAS EN QUELQUES HEURES.

Chez la chatte, les prodromes sont très discrets. Certaines chattes sont très anxieuses, s’isolent; d’autres au contraire, deviennent très proches de leur propriétaire.
Généralement, la mise-bas se fait sans aide : en effet, la chatte est très sensible à des interventions excessives et peut soit arrêter sa mise bas et la différer, soit arrêter de s’occuper de sa portée (cannibalisme fréquent) Il est préférable d’isoler la chatte dans un endroit calme.

La mise-bas va se décliner en 3 phases :

1° phase (durée: 6-12h)

Elle correspond à une phase préparatoire de la mise bas : elle aboutit à une relaxation du col utérin et est caractérisé par des contractions coordonnées du myomètre afin de positionner le chaton en position dorsale: ces contractions ne sont pas visibles mais la chatte peut sembler inconfortable, agitée, inquiète. Elle vocalise et peut lécher sa vulve. Elle peut sembler vouloir faire un «nid» en tournant autour de son lieu de mise bas, renifle et gratte au sol.
Pendant cette phase, on peut mettre en évidence perte du bouchon muqueux, d’aspect visqueux : il peut être non visualisé si la chatte se lèche de façon importante la région péri-vulvaire.
Elle peut être plus longue chez des chattes primipares assez nerveuses (jusqu’à 24-36h).

2e phase

Elle commence par les contractions abdominales et se termine par l’expulsion des foeti. Lors des premières contractions, la chatte est en position semi-assise. Lorsque elles se calment, la chatte se met sur le côté et se met à ronronner. Les contractions peuvent être associées à une rupture de la cavité allantoidienne et un liquide translucide est libéré par la vulve: l’expulsion doit avoir lieu dans les 6 heures. Il est possible de visualiser un écoulement vulvaire rosé brun. Il s’agit de l’utéroverdine (hématome marginal), signe de décrochement placentaire.
La plupart des chatons naissent entourés de leur sac amniotique, si cela est le cas, la chatte le rompt et lèche le chaton pour stimuler les mouvements respiratoires. L’expulsion complète d’un chaton prend 3 à 5 minutes en moyenne (peut aller jusqu’à 1 heure) En général, 15-30min s’écoulent entre les chatons (>1h parfois).
schema 1
Il est important de différencier la 1ère et la 2ème phase. Les signes permettant de savoir que nous sommes passés dans la deuxième phase sont :
• la visualisation des contractions abdominales
• le passage des fluides foetaux.
Un arrêt lors de la deuxième phase nécessite un avis vétérinaire.
Elle dure en moyenne 6 h : la durée classique varie de 4 à 16h.
Dans certains cas, elle peut durer jusqu’à 42h. En effet, dans de rares situations, notamment si la mère est perturbé pendant cette deuxième phase ou si la chatte est très dépendante de son propriétaire (ce dernier pouvant s’absenter pendant plusieurs heures), elle peut interrompre le travail et donc la mise-bas, pendant plusieurs heures et parfois pendant 2-3 jours et terminer la mise bas de façon différée sans réelle complication.
Petite mise au point sur les termes employés :
• Bouchon muqueux : nom donné à l’écoulement vaginal de consistance mucoïde qui apparaît dans la phase de préparation à la mise-bas sans contractions abdominales perceptibles
• Utéroverdine = pigment de couleur verte, provenant de la dégradation de l’hémoglobine à la suite de la petite hémorragie qui accompagne le décollement placentaire. Sa visualisation précède les contractions d’expulsion.
• Poche «s» des eaux: les enveloppes foetales sont éliminées de façon séparée ; la cavité allantoïde correspond à la perte des eaux et précède les contractions visibles, la poche des eaux correspond à l’amnios et précède le chaton qu’elle enveloppe au moment des contractions expulsives, le chaton apparaît en même temps. Elle peut se crever toute seule mais en général c’est la chatte qui la crève avec ses dents. Enfin le placenta est expulsé avec le chaton auquel il est lié par le cordon ombilical ou bien après la mise bas si le cordon a été coupé pendant les efforts expulsifs

3e phase

Théoriquement, elle est caractérisée par le passage du placenta; mais chez la chatte, elle est intégré à la deuxième phase avec une expulsion placentaire 10-15 minutes après chaque foetus (parfois il est possible que plusieurs foeti soit expulsés en même temps sans placenta; ils seront éliminés ensemble).
De plus, la chatte présente une particularité: le cas des superfoetations. La superfoétation consiste en l’implantation de nouveaux ovules dans un utérus qui contient déjà des embryons en développement.
En effet, 10% des chattes peuvent présenter des chaleurs pendant leur gestation: en général, elle apparaissent entre le 21ème jour et le 24ème jour, quelquefois même plus tardivement vers 6 semaines. Les coïts peuvent être fécondants ce qui explique la mise bas de petits d’âges différents dont certains sont vivants, d’autres mort-nés ou prématurés (12 à 48h plus tard). Bien plus rarement, on a pu mettre en évidence la naissance de deux portées à plusieurs jours d’intervalle. La durée de la mise bas peut être fortement allongé à cause de dystocies : il s’agit de mise bas qui nécessitent une intervention manuelle, médicale et/ou instrumentale pour assurer une délivrance des nouveaux-nés.
L’évolution de la sélection avec la recherche de morphotype prononcé (Persans, British shortair) engendre une augmentation du nombre de dystocies. Une étude sur plus de 700 élevages a évalué des dystocies dans 10% et 7,1% des naissances chez les Siamois et les Persans contre 2,3% chez les races de conformation « normales » (TABLEAU 1).

Tableau 1 mise bas


L’atonie utérine primaire est une anomalie fonctionnelle de l’utérus qui ne présente pas de contractions ou qui a des contractions trop faibles ou trop rares pour expulser les foetus, bien que la canal utérin soit suffisamment large. C’est la principale cause de dystocies.
Plusieurs facteurs favorisants ont été évoqués: le stress (notamment chez l’Oriental, Siamois et Birmans), certaines lignées, l’obésité, la vieillesse, le mauvais état général, l’administration de certains médicaments, la taille de portée excessive (trop peu ou trop, mais hypothèse remise en en question par une étude récente ).
Certaines anomalies métaboliques comme des hypocalcémies ou des hypoglycémies peuvent favoriser des atonies utérines
Dans ces situations, un diagnostic précoce de dystocie est indispensable afin d’éviter la décompensation de la chatte et le décès des chatons.
Pour cela, il est important de donner le maximum d’informations à votre vétérinaire concernant
• la date de saillie
• le passif de mise bas de la chatte ou d’autres chattes dans sa lignée
• son historique médical : maladie, traitement
• le « timing » concernant les étapes de la mise bas.

Quand faut- il surveiller voire s’inquiéter?

• Il y a eu l’expulsion de fluides foetaux depuis 4-6h, sans évolution de la mise bas
• Il y a un arrêt des contractions depuis plus de 2h ou rares contractions depuis 2-4h
• Il y a un délai de plus de 1-2h entre deux chatons
• Il y a des contractions violentes depuis 30 minutes sans expulsion de chatons
• La chatte est en état de choc
Dans ces situations, un examen général de la chatte est indispensable avec un toucher vaginal (gants stériles), accompagné d’une radiographie et d’une échographie abdominale.

Il) 2ème FAUSSE IDEE: LA DATE DE MISE-BAS EST FACILE A PRÉVOIR CHEZ LA CHATTE SI L’ACCOUPLEMENT EST OBSERVÉ,

La chatte est une espèce polyoestrienne saisonnière, chez laquelle la période de reproduction est associée aux jours longs soit chez nous, dans l’hémisphère nord, de février à septembre (à l’exception des chattes en appartement ou en chatterie, bénéficiant d’un éclairement journalier prolongé). Il est important de noter que les chattes à poils longs ont des chaleurs moins fréquentes et moins marquées que les chattes à poils courts de type Siamois.
Il s’agit également d’une espèce à ovulation provoquée c’est à dire que la saillie crée l’ovulation : néanmoins, il faut 5-10 coïts pour qu’il y ait véritablement l’ovulation. L’ovulation se produit environ 24-36 heures après le coït fécondant. Dans 30-35% des cas, l’ovulation peut apparaître spontanément sans saillie.
Pendant la phase de pro-oestrus, qui est inapparente le plus souvent, la chatte refuse la saillie. Suit ensuite la phase d’oestrus, pendant laquelle la chatte accepte le mâle pendant 24-72h. Les chaleurs s’arrêtent 6-7 jours après la saillie.

3 situations sont possibles :
Schema 2

Les modifications hormonales correspondantes sont les suivantes:


Schema 3


Chez la chatte, les taux de progestérone au cours de la gestation sont variables et mal connus. Dans les 4 jours après l’ovulation, la progestéronémie augmente progressivement pour atteindre un maximum de 40 -160nmol/L (soit 12-SOng/mL conversion 1ng/ml = 0,314nmol/L) dans les 11-30 premiers jours. Cette progestérone est fabriquée en grande partie par le corps jaunes et un peu par le placenta (chez la chienne, la progestérone est uniquement d’origine ovarienne). La progestéronémie diminue en fin de gestation et chute, généralement, à un niveau basal dans les heures qui précèdent la mise bas.
Ainsi le dosage de progestérone ne permet que confirmer une ovulation (fécondante ou non) mais absolument pas une gestation.


En moyenne la mise-bas se produit 65 jours après le 1er accouplement, mais les écarts sont de 61 à 69 jours. Pour quelles raisons ?

• La femelle peut accepter le mâle pendant plusieurs jours et la saillie fécondante n’est pas nécessaire la première.
• La saillie n’a pas été efficace : il est indispensable pour cela de contrôler et observer les différentes phases (pédalage et exposition de la vulve, prise au garrot par le mâle, cris, léchage frénétique de la vulve par la femelle). Une seule saillie est suffisante pour induire une ovulation que dans 50% des cas.
• Les spermatozoïdes ont une durée de vie de plusieurs jours dansl’appareil génital
• Il existe une influence de la taille de la portée (plus elle est petite, plus la durée de la gestation est longue)
• Il semble exister une inf!uence de la race

Quelles solutions? Quels moyens pour prédire la mise bas?

En fonction des moyens utilisés, il est possible de déterminer plus ou moins grossièrement, l’âge du foetus et donc indirectement le moment de la mise bas.

À l’aide de la palpation abdominale?

La palpation de l’abdomen peut permettre de détecter les vésicules embryonnaires vers le 21-25e jour, qui mesurent environ 2,5 cm.

À l’aide du radiographie?

La radiographie permet de mettre en évidence la minéralisation progressive des os. Avec cet te méthode il est possible de prédire la mise bas à +/- 3 jours dans 75% des cas.
Tableau 2

À l’aide d’une échographie?

Cela reste la méthode la plus fiable bien qu’imparfaite. À l’aide d’un échographe performant, les différentes étapes de développement du foetus peuvent être visualisées. Ainsi un suivi échographique rapproché permet de dater avec plus de précisions l’âge des foeti (voir TABLEAU 3 ).

Tableau 3
Il n’existe que de rares études, qui ont évalué l’intérêt de mesures échographiques du foetus pour prédire la mise-bas. La précision reste de +/- 2 jours, aves une précision de 85% (Étude de Beccaglia et coll, 2008) (ENCADRÉ l).
Encadre 1



Zambelli et coll., en 2002 et 2004, proposent d’autres formules :

A utiliser lors de la première moitié de gestation

Nombre de jours de gestation
• = (Diamètre Interne de la cavité gestationnelle en mm + 11,566)/1.368
• = (Diamètre Externe de la cavité gestationnelle en mm+ 12,130)/1,602
• = (Longueur de l’embryon en mm + 31,430)/2,0087

A utiliser lors de la deuxième moitié de gestation

Âge du foetus:
• = [log (Diamètre abdominale du foetus en cm/0,405565)]/0,0372141
• = [log (Diamètre bipariétal du foetus en cm/0,483873)]/0.02756
• = [log (Diamètre de l’estomac du foetus en cm/0,115113)]/0,0388901

A l’aide de …
L’écoulement du mucus cervical est inconstant.

La chatte peut mettre bas avec un taux de progestérone plasmatique élevé (> 5g/ml). Donc peu d’intérêt de la prise de température. En effet. La chute de température de 1°(. 8-24h avant le début de travail est un élément utilisé en élevage canin et est lié à la chute de la progestéronémie: il n’en est rien chez la chatte et cet élément ne peut pas être utilisé pour anticiper la mise bas.

III) 3ème FAUSSE IDEE : L’OCYTOCINE PEUT ETRE UTILISEE DE FACON PREVENTIVE A CHAQUE MISE BAS POUR EVITER DES PROBLEMES.
AUX MÊMES DOSES QUE CHEZ LA CHIENNE…

Lors de la mise bas, il y a des contractions abdominales et des contractions du muscle utérin, le myomètre, qui permettent de faire évoluer le chaton au sein de l’appareil génital afin de l’expulser.


L’ocytocine est un neuropeptide (petite protéine) sécrété par une glande située juste sous le cerveau de la chatte, la post-hypophyse sous le contrôle de centres nerveux hypothalamiques. Cette ocytocine se fixe sur des récepteurs localisés sur les muscles de l’utérus, et facilite, par l’intermédiaire de différents mécanismes, l’entrée de calcium dans les muscles : ce dernier est à la base des contractions musculaires.


Il semble que l’administration d’ocytocine augmente la fréquence de contractions et l’administration de calcium favorise leur intensité.


Il est souvent inutile d’administrer de façon préventive de l’ocytocine pour plusieurs raisons :

• La plupart du temps, la mise-bas se fait de façon spontanée
• Il peut y avoir de réelles contre-indications à l’utilisation d’ocytocine avec notamment toutes les causes de dystocies obstructives
• Une administration non raisonnée d’ocytocine (dose trop importante, injections trop rapprochées, … ) peut entraîner des contractions tétaniques non efficaces l’utérus, empêchant un apport suffisant d’oxygène aux chatons (à cause de la compression placentaire)
• Une administration non raisonnée d’ocytocine peut provoquer des ruptures utérines
• Dans la plupart des cas d’atonie utérine primaire, l’administration d’ocytocine ne sert à rien.
• L’ intervention manuelle ou médicale lors de dystocies reste efficace que dans 30 % des cas : une césarienne est souvent nécessaire.
Il est important également de tenir compte de la spécificité de la chatte, à savoir les pauses lors de la mise bas. Il n’est souvent donc pas urgent d’intervenir en l’absence de souffrance foetale, malposition ou obstruction.


En résumé, l’administration d’ocytocine semble plus efficace lorsqu’elle est précédée de l’administration de calcium. Elle est indiquée lors d’atonie utérine primaire partielle (peu efficace) ou secondaire (fatigue utérine notamment). La stimulation de libération d’ocytocine endogène par massage du plafond du vagin n’est pas à négliger.

• DÉCLARATION PUBLIQUE D’INTÉRÉTS SOUS LA RESPONSABILITÉ DU OU DES AUTEURS : NÉANT  

Source : Rencontres AFVAC 2016